L'emplacement prestigieux de la villa
Née sous le nom d’Adriana ou Ker Adriana (selon les archives, les plans d’époque ou la tendance à bretonniser les lieux), cette villa figure parmi les toutes premières constructions de La Baule.Implantée boulevard Hennecart, à quelques pas seulement de l’avenue de la Chapelle (devenue plus tard l’avenue de la Gare, puis de Gaulle), elle s’inscrit dans le quartier emblématique géré par la
Société Civile Hennecart-Darlu
.
Sur le front de mer, les villas sont serrées, étroites et collées les unes aux autres ; une disposition dictée par la rentabilité économique et la valeur des terrains en première ligne.
Entre la place des Escholiers et l’avenue de la Chapelle on ne compte pas moins de 12 villas :
Les Escholiers, Ker Mazy, Ker Emmanuel, Saint-Luc, Ker Libertin, Duaellior, L’Étoile, Sainte-Anne, Bianca, Maria, Ker Adriana et Ker Lucia.
Observons avec cette partie du boulevard Hennecart afin de repérer Ker Adriana parmi les premiers chalets.
1885 : une villa au charme discret
Ker Adriana, dès ses débuts, occupait un emplacement de choix au cœur du front de mer balnéaire.Conçue probablement par l’architecte Georges LAFONTGeorges LAFONT
1847 - 1924
Architecte nantais
et construite vers 1885, Ker Adriana n’apparaît pas encore sur le plan de 1882
,
seule sa voisine Ker Lucia, propriété de Joseph GAGEOTJoseph GAGEOT1837 - 1906
Fondé de pouvoir
, y est visible à l’angle du boulevard.
Son architecture, à la fois simple et élégante est typique des premières résidences balnéaires et se distingue par :
- un rez-de-chaussée surélevé, accessible par un escalier en pierre situé à droite, près de Ker Lucia,
- une loggia ornée de piliers et d’une balustrade en bois, ouverte sur le boulevard,
- un balcon sous le pignon, trahissant la présence de chambres aménagées sous les combles,
- une grille en fer forgé, à la fois élégante et protectrice, marquant l’entrée de cette demeure déjà pleine de promesses.
Avec cette description, arriverez-vous à la repérer dans cette foison de petites villas situées en haut de l'avenue principale ?
1897–1902 : une première métamorphose : l’élévation
En s’appuyant sur les dates d’envoi de cartes postales, on peut estimer qu’entre 1897 et 1902, la villa va connaître une première transformation :
- un nouvel étage et une façade en brique permettent désormais de mieux la repérer sur les clichés,
- la charpente reste inchangée et l’on retrouve le petit balcon sous le toit,
- l'aspect "châlet" est maintenu par la conservation du bois au niveau des garde-corps, des colonnes et des arcs du rez-de-chaussée,
- une partie de la loggia a été vitrée et forme une véranda lumineuse pour bénéficier de la lumière de la baie tout en restant protégée du vent.
1910–1920 : l’essor d’une pension mondaine
À l’aube de la première guerre mondiale, Ker Adriana a déjà changé de vocation, une enseigne discrète, accrochée à la loggia, annonce "Pension de famille".On y sert même le Five O’Clock Tea, ce goûter mondain qui attire les estivants en quête d’élégance. Son apparence évolue encore, reflétant les transformations de l’époque :
- les piliers de bois de la véranda et le balcon sous le toit sont remplacés par des éléments en béton, signe des temps modernes,
- la façade est crépie, adoucissant ses lignes,
- un long balcon relie désormais les chambres du premier étage, offrant une vue imprenable sur le boulevard et la plage,
- enfin, l’entrée est déplacée au centre de la façade, et le nom "Ker Adriana" cède la place à l’enseigne "Pension de famille", symbole de sa nouvelle identité.
Louise CHARRIER : l’audace d’une entrepreneuse en avance sur son temps
1921 : une acquisition stratégique
Sur le site des archives départementales, on lit dans le répertoire de Maître René ALLARD, notaire à Guérande, que le 22 décembre 1921, Mademoiselle Louise Arthémise CHARRIER (1889–1972) achète un immeuble à La Baule, propriété de M. Louis PLACIER de Saint-Nazaire. Compte tenu de la valeur de l’acte (40 000 francs), il s’agit très probablement de la pension de famille Adriana.Née au Pouliguen le 1er décembre 1889, Louise CHARRIER habite à La Baule depuis de nombreuses années, le recensement de 1911 nous apprend qu'elle est domiciliée à l’hôtel ROBERT
aux côtés de sa mère qui en est la concierge.
C'est peut-être là, qu'elle va se familiariser avec la tenue d'un hôtel et envisager d'avoir son propre établissement. L'achat de la pension Adriana est la transaction qui marque le début d’une aventure entrepreneuriale hors du commun.
Une vision moderne pour un hôtel d’exception
En effet, Louise CHARRIER ne se contente pas de gérer sa pension : elle la transforme.En une quinzaine d’années, elle ose, innove et modernise, adaptant son établissement aux attentes d’une clientèle toujours plus exigeante.
Son engagement dépasse la simple gestion : elle crée de la valeur, anticipe les tendances et fait grandir son activité avec une vision résolument moderne.
Les cartes postales de l’époque témoignent de cette métamorphose. Si les dates précises des travaux restent difficiles à établir (tant leur rythme est effréné), une chose est sûre : l’hôtel Adriana devient une référence d’accueil et d’innovation.
1923-28 : l’hôtel Adriana entre dans une nouvelle ère avec une métamorphose architecturale audacieuse
Avec l’arrivée de l’Art déco et des Années Folles, les estivants recherchent le luxe et le confort moderne, des façades immaculées, blanchies par le soleil, et une vue dégagée sur l’océan.À l’image de deux établissements créés dans la même période, l’Atalante Hotel
de M. Marc MEISNER, situé boulevard des Dunes (réunion de deux villas Atalante et Galathée) ou de l’hôtel Morgane
, dessiné et inauguré en 1926 par l’architecte Pierre JAMBU et dirigé par son épouse Marie, l’Adriana adopte les codes de l’élégance moderne :
Pour rivaliser avec les nouveaux établissements cités ci-dessus, Louise CHARRIER agrandit et modernise son hôtel.
- des balcons en ciment avec des balustres en fuseau,
- des chambres avec vue sur mer dotées de balcons individuels.
Elle achète et détruit la villa Maria située à l'ouest, afin de réaliser une extension et ainsi doubler la largeur de la façade.
Pour repenser et dynamiser son établissement elle fait appel au cabinet de Georges DOMMÉE.
Leur approche ?
Une croissance verticale spectaculaire que l'on peut retracer par les cartes postales :
Quelques années plus tard, la capacité d'accueil est encore accrue par l'aménagement des combles :
- la loggia du rez-de-chaussée surélevé compte maintenant huit colonnes au lieu de quatre et de nombreuses ouvertures offrent une vue exceptionnelle sur la plage et le boulevard,
- au premier étage, on passe de trois à six portes-fenêtres qui mènent à un long balcon en béton avec des garde-corps à balustres,
- le deuxième étage est composé de deux balcons-loggias surmontés d’auvents en forme d’arc ; chacun est entouré de deux fenêtres à garde-corps en fonte. Au centre de la façade, une mosaïque dorée porte fièrement le nom "Adriana" en lettres bleues sur fond or,
- au niveau du toit, les balcons-loggia sont surmontés de toitures en pavillon avec épis de faîtage et une faîtière fleuronnée.
La clientèle devient internationale, et la liste de ses villégiateurs rivalise sans complexe avec celle de l'Hôtel Hermitage
- le troisième étage, situé au niveau de la toiture reprend les balcons serliennes du deuxième, surmontés de fenêtres à toit en pavillon ornées d’épis en zinc,
- au-dessus de la mozaïque une porte-fenêtre plein-cintre encadrée par deux petites fenêtres, toutes sont dotées de garde-corps en fonte,
- les toits à pavillons sont dotés de portes-fenêtres et enfin à chaque extrémité du troisième, une fenêtre ouvre le même garde-corps.
et de l'Hôtel Royal
.
Les clichés verticaux de l'hôtel permettent d'admirer la richesse de la superbe façade de l'Adriana.
En moins de 20 ans, Ker Adriana, discrète petite maison du XIXe siècle se transforme en un sublime édifice au confort moderne (chauffage central, salles de bains, téléphone) proposant 50 chambres réparties sur 4 niveaux, un restaurant et un hall d'entrée avec vue sur mer.Un défi de taille, d’autant que les travaux ne pouvaient être réalisés qu’en hiver car, entre Pâques et octobre, l’hôtel restait ouvert pour accueillir ses clients.
Louise CHARRIER n'hésite pas à faire de la "réclame", elle fait réaliser une série de cartes postales présentant les services proposés à la clientèle. On y trouve des vues du jardin ombragé situé derrière l'hôtel, côté allée des Tamaris.
Elle fait également imprimer une plaquette publicitaire illustrée par le nazairien RYLEM (Henry LEMOINE) et sur laquelle on retrouve tout le charme de l'hôtel et la quiétude de la plage.
Un panorama exceptionnel sur la baie !
Avec ses cinq niveaux dominants la baie, l’hôtel Adriana offre des vues grandioses sur le boulevard et la plage.
Vues de la baie côté Pornichet pris des étages d'Adriana entre 1926 et les années 50.
Autres clichés de la baie vers Le Pouliguen entre 1926 et les années 60.
La descente de plage de l'avenue de Gaulle prise de l'Adriana et sa superbe rose des vents en mozaïque réalisée par M. Luigi MANZOLINI.
C'est aussi depuis les étages de l'Adriana que sont prises ces photos de la plage avec les défenses du mur de l'atlantique prises juste après la libération
Années 50
Après guerre, la villa Ker Lucia et les premières maisons situées avenue de Gaulle sont détruites et remplacées par l'hôtel Ker Lucia.Ce dernier possède une minuscule façade en biais côté mer, mais sa hauteur imposante écrase la silhouette si caractéristique d’Adriana.
L’hôtel mythique se fond dans la masse et perd son statut de point de repère dans le paysage baulois.
Résumé de l'évolution de la silhouette du bâtiment depuis la plage puis le ciel
La destruction de l'hôtel dans la controverse du secteur 6bis
Louise CHARRIER s’éteint le 10 février 1972 à l’âge de 83 ans.
La mairie exerce alors son droit de préemption sur l’hôtel Adriana.
Depuis des années, la requalification du haut de l’avenue de Gaulle est au cœur des débats, et le sort du célèbre secteur 6bis alimente les discussions à La Baule. Projets après projets, aucun ne voit le jour. Pendant ce temps, l’hôtel, livré à l’abandon, devient la proie des squatteurs, des vandales et des graffeurs.
Les Baulois le surnomment "La verrue", tandis que les touristes, interloqués, s’interrogent sur cette ombre du passé qui entache l’image de la station balnéaire.
Vers 1985, la mairie décide de murer les accès pour éviter les intrusions. L’hôtel restera scellé pendant huit longues années.
Puis début 1992, le toit est mis à nu (ardoises, faîtage et charpente retirés) et un filet de protection est installé pour éviter les chutes de débris sur le remblai.
Le 10 juin, la démolition commence. Olivier GUICHARD, député-maire, donne les premiers coups de pelleteuse.
À la fin du mois, alors que la saison touristique débute, un trou béant marque désormais le haut de l’avenue de Gaulle.
En 1998, un immeuble moderne, baptisé "Adriana", sort de terre à la place de l’hôtel mythique.




















































































